Déclaration Publique 2021, Résistance et Hospitalité politique

Projet
Praxis–Mémoire–Archives

Cette déclaration publique, avec les informations recueillies, élaborations, réflexions (entre 1968 et 2021) s’adresse aux exilé.e.s prolétaires[1] en desexil[2] dans la globalisation.

Elle est l’aboutissement d’un projet de transmission Praxis-Mémoire-Archives situé en Suisse (Genève-Lausanne). Le projet est constitué par une importante base de données, des réflexions et cinq propositions. La présente déclaration résume les grands axes de l’ensemble des travaux.

Les matériaux recueillis proviennent de divers lieux, actions, expériences, événements[3]: Groupe de Genève, Violence et Droit d’asile en Europe (GGE), Fortress Europ ? (Nicholas Busch),  Assises européennes sur le droit d’asile (Lausanne, Bruxelles, Rome, Genève), Tribunal sur le droit d’asile (Berlin), travaux de recherche philosophique et de citoyenneté (Genève, Lausanne, Colombie, UE), Programme Desexil de l’exil (2010-2019) du Collège International de Philosophie (CIPh), rencontres, activités,  séminaires, en Suisse et dans d’autres pays (Chili, Turquie, Brésil, Italie) (voir base de données).

La résistance de rupture dans des praxis courageuses a été la (re)découverte de la richesse d’une Autre Europe[4] ouverte au monde pourtant invisibilisée et criminalisée. La résistance existe pourtant bel et bien. Elle est (le plus ?) souvent le fait de femmes. Elle se construit pas à pas. Aujourd’hui, l’apport de la résistance mérite d’être pleinement reconnu.

Nous pouvons apprendre qu’en devenant politique, l’hospitalité a une portée générale et radicale. Au XXIe siècle, pratiquer l’hospitalité politique, c’est désirer, préserver, (re)construire la diversité, la qualité des liens entre les humains et avec la nature.

L’hospitalité politique est face à de nouveaux dangers. Elle est étouffée par des logiques d’apartheid, de guerre et de désert[5] dans la vie quotidienne. Elle peut se perdre. Son affirmation, sa sauvegarde, son élargissement sont un défi tragique dans une planète face à des limites de survie.

Deux postulats principaux, analysés dans les matériaux, sont rappelés ici :

  1. Il existe un lien tissé par la violence entre histoire et présent, entre l’Habeas Corpus dégagé par les Mères de la Place de Mai en Argentine dans leur lutte pour les disparus et l’Hospitalité politique dégagé par la Résistance dans le mouvement d’asile ;
  2. La Résistance est la condition nécessaire pour que l’hospitalité puisse devenir politique.

Des problèmes développés dans les recherches sont résumés ci-dessous.

1. POSTULAT 1, HISTOIRE XIIIe-XXIe siècle. HABEAS CORPUS ET HOSPITALITÉ POLITIQUE

La violence d’Etat et la violence du capitalisme, l’aporie de la souveraineté d’Etat-(nation), de l’apartheid, les résultats d’un « modèle » de surexploitation sécuritaire militarisé nous amènent à articuler l’histoire de longue durée du XVIIe siècle  au XXIe siècle en prenant en compte, la conquista, le colonialisme, le tournant impérialiste et le court XXe siècle.

L’Habeas corpus et l’Hospitalité politique sont deux ancrages possibles pour comprendre la domination et la résistance au XXIe siècle. Les repenser ensemble en se déplaçant, permet de dégager, des rapports entre politiques migratoires, de torture[6], de disparitions, où se cristallisent des apories de la violence et des enjeux de portée incalculables. Ces deux référents accompagnent le « droit d’avoir des droits » [7], formulé par Hannah Arendt au XXe siècle qui fait partie des recherches et des luttes.

2. POSTULAT 2. HOSPITALITÉ POLITIQUE ET RESISTANCE DE RUPTURE

Sans résistance, il n’y a pas d’hospitalité politique. Il existe forcément un lien étroit entre Hospitalité politique et Résistance de rupture anti-colonial, anti-apartheid et anti-capitaliste. A notre époque, l’hospitalité politique devient visible, imaginable, grâce à la résistance civique destituante/constituante.

3. HOSPITALITÉ POLITIQUE, SOUVERAINETÉ DE QUI ?

L’hospitalité politique ne peut être une affaire d’Etat exerçant sa souveraineté sur un territoire, et sur des « sujets » soumis, voire terrorisés par la violence. L’espace public n’est pas réductible aux territoires clôturés par les Etats. Où les « sujets » sont discriminables entre « nationaux » et « étrangers ». La logique expulsive inscrite dans les passeports est une invention récente.  

La souveraineté, l’espace public, la citoyenneté demandent à être repensés dès lors qu’ils sont réappropriés, réinventés par les individus, peuples[8], minorités, apatrides[9], précarisés, expulsés, etc… Ce sont les exilé.e.s prolétaires d’une citoyenneté démocratique à élargir en se décentrant, en se décolonisant, en se désimpérialisant.

Crime de « solidarité ». Quels crimes, commis par qui? Le crime dit de « solidarité » met en pleine lumière la violence d’Etat et ses limites. Alors que le crime contre l’hospitalité pratiqué par les Etats est dénié. C’est un crime contre la diversité. Les attaques contre la politique du lien, du rapport d’échange, de réciprocité, a atteint un degré de gravité qui demande à ce que des notions de droit international et de droit interne comme les « crimes de guerre », « crimes contre l’humanité », « génocides » soient repensés.

4. HOSPITALITÉ, ÉTAT, DÉMOCRATIE AUX FRONTIÈRES.

L’hospitalité est soumise au aléas, marchandages, rapports de force entre Etats souverains et intérêts de multinationales prédatrices. L’hospitalité est appelée à s’inventer en tant que rapport politique souverain d’autonomie,d’échanges, d’entre-protection, de solidarité réciproque en travaillant les conflits de la démocratie aux frontières multiples.

5. HOSPITALITÉ POLITIQUE GÉNÉRALISABLE À LA PLANÈTE.

Une refondation de l’hospitalité politique demande à sortir de la pensée d’Etat, et de l’économie utlitariste en élargissant les espaces, catégories, formes de la tradition d’hospitalité. Elle ne se limite pas aux rapport hostis-hospis, hospitalité-hostilité (Benveniste), aux victimes, à « l’étranger », aux territoires quadrillés, « à des sujets » faisant allégeance à la violence d’Etat, aux frontières des pays riches.

Par la résistance de rupture, l’hospitalité devientun rapport politique généralisable en création constante de liberté politique[10], d’égaliberté (Balibar), « d’entre-protection » des exilés prolétaires sur une planète entièrement « découverte »[11], colonisée, pillée.

6. HOSPITALITÉ POLITIQUE : BIEN COMMUN DES EXILÉS PROLÉTAIRES

L’hospitalité politique demande à devenir un imaginaire de liberté politique, un bien commun des exilé.e.s prolétaires du XXIe siècle sur la planète.

L’hospitalité devient politique, dès lors qu’elle parvient à devenir la pratique de la liberté politique. C’est un bien commun généralisablepar les luttes de résistance contre l’apartheid (Eux et Nous dans un seul sens), le racisme, le sexisme, les rapports de classe, la violence sécuritaire, guerrière destructrice.

L’hospitalité politique est le refus d’une «dé-civilisation » (Bozarslan)[12] de guerre imprévisible, du rapport « ami-ennemi » (Schmidt), des « étrangers », concept corrolaire de la souveraineté et de la violence d’Etat sécuritaire. C’est la lutte de tout humain libre à la recherche de rapports d’autonomie, d’échanges, « d’entre-protection », de solidarité dans la vie quotidienne.

L’hospitalité devenant politique ne peut être pas réduite à la générosité, à la charité, à l’humanitaire pour des victimes de masse enfermées dans des camps, ni à un principe abstrait.

L’hospitalité est un terrain de pratiques, de contradictions entre la « loi » et ses traductions dans des droits (Derrida) avec leurs lacunes. Le droit, création historique, demande à être refondé, élargi, déplacé à la lumière de ce que montrent les luttes. La multiplicité de luttes destitutantes/constituantes est le visage de l’hospitalité politique.

Repenser les apories de la souveraineté demande de dépasser les catégories de la violence d’Etat et de dégager les nœuds de conflits des mouvements hérités de l’histoire des révolutions et des rapports avec les systèmes de pouvoir, y compris dans les luttes. Quelles sont les pratiques innaceptables dans les luttes de pouvoir que dénoncent les mouvements anti-coloniaux, nord-sud,  féministes, écologistes, etc.?

Comment, à quelles conditions les mouvements d’asile, du droit d’asile, de la migration peuvent s’inscrire dans des liens de coopération, de convergences avec d’autres luttes ? Quelles difficultés ? A quelles conditions l’hospitalité politique pourrait être généralisable entre une grande diversité de mouvements, d’actions (concernant les femmes, le climat, le covid, les luttes contre le pillage des recources, les liens entre les humains, les animaux, la nature, etc.)?

7. HOSPITALITÉ POLITIQUE ET LIBERTÉ POLITIQUE DE SE MOUVOIR [13]

Il existe un impensé sur la liberté politique de se mouvoir et les rapports entre hospitalité politique et liberté politique de se mouvoir, droit de fuite, non réductibles aux mensonges politiques de Schengen/Dublin/Frontex sur l’apartheid, la « libre circulation », la « mobilité ». L’impensé mérite d’être exploré dans l’ensemble des politiques (travail, santé, fossé vaccinal nord-sud, formation, service public, etc.) et pas seulement dans les politiques dites « d’immigration » errigées en « laboratoires » de politiques d’exception et d’expulsion.


[1] Voir la définition de ce terme et son usage dans l’essai, Caloz-Tschopp M.Cl., La liberté politique de se mouvoir. Desexil et création : philosophie de la fuite, Paris, Kimé, 2021, partie II, p. 181-393. L’essai se trouve sur le site et nous remercions les éditions Kimé qui ont autorisé sa diffusion en ligne.

[2] Le desexil a été une notion découverte dans les travaux. Desexil ou lutter contre l’exil pourra-t-on lire dans des textes recueillis.

[3] Le projet est limité à un terrain, des expériences limitées qui ne recouvrent de loin pas les innombrables luttes historiques et en cours en Suisse, en Europe, sur la planète.

[4] Voir notamment, à propos du passé colonial européen et ses conséquences, deux entretiens recueillis par Céline Lussato, (1)  Mbembe Achille, « Sans les saignées esclavagistes, le rapport de force entre l’Afrique et l’Europe aurait été différent » ; (2) Michel Aurelia, « Pour le maître la disponibilité des esclaves est une invitation permanente à la transgression », L’OBS, 14 avril 2021.

[5] Voir le magnifique texte d’Arendt, « Du désert et des oasis », fragment4, Qu’est-ce que la politique ? Paris, Points-poche, 1995, p. 186-191.

[6] On pense aux guerres coloniales, impériales, aux dictatures latino-américaines, aux régimes autoritaires en guerre actuellement et aussi à Guantanamo. A propos du rapport torture et migration, voir Perocco Fabio, Tortura e migrazioni. Torture and Migration, Venise, éd. Ca’Foscari, 2019, ISSN 2610-9247, ISSN 2611 0040.

[7] Dans les années 2000, la mise en circulation du « droit d’avoir des droits » (Hannah Arendt), à la suite d’une thèse a été un moyen de mobilisation qui a compté. Voir, Caloz-Tschopp Marie-Claire, Les sans-Etat dans la philosophie d’Hannah Arendt. Les humains superflus, le droit d’avoir des droits et la citoyenneté, Lausanne, éd. Payot, 2000.

[8] Parmi une abondante littérature, citons une recherche en Suisse, Schaffner Martin (prof. émérite d’histoire de l’Université de Bâle), Furcht vor dem Volk, Baseil, Schwabe Verlag, 2020, 186 p.

[9] Voir notamment, Lockak Danièle, « La figure de l’apatride immuable et changeante », revue Plein droit, Gisti, Paris, no. 128, mars 2021.

[10] Un esclave, Frederick Douglass, une philosophe et théoricienne politique, exilée Hannah Arendt apportent une réflexion intéressante sur la liberté politique. Voir, Caloz-Tschopp M.C., La liberté politique de se mouvoir. Desexil et création : philosophie du droit de fuite, Paris, Kimé, 2019, p. 143-181.

[11] Kant souligne ce point dans son essai sur l’hospitalité, où il montre qu’à son époque n’y a plus de lieux sur la planète ou expulser les indésirables.. Que dirait-il aux nazis qui ont imaginé Madagascar pour expulser les Juifs, au Parlementaire anglais qui a proposé dans les années 1980, de trouver une île pour les réfugiés indésirables en Europe,  et à la Birmanie qui confine les Rohingyas sur une ile isolée, etc… L’imaginaire d’expulsion-séparation absolue est puissant !

[12] Bozarslan Hamit, Crise, violence, dé-civilisation, Paris, éd. CNRS, 2020.

[13] Pour cette notion, voir Caloz-Tschopp Marie-Claire, La liberté politique de se mouvoir. Desexil et création : philosophie du droit de fuite, Paris, éd. Kimé, 2019.